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Photos : Lionel Blancafort, Christophe Urbain, Compagnie une autre Carmen

De nouveaux chemins pour l’éveil

Les concerts pour les bébés se multiplient. La voix des artistes lyriques résonne dans les crèches. Le grand répertoire est désormais à l’affiche pour les tout-petits.

 

Les programmateurs de musique dite savante sont partis à la découverte du jeune public, avec un engagement nuancé selon les institutions. Depuis quelques années les maternelles et les bébés retiennent de plus en plus l’attention et les initiatives fleurissent pour les tout-petits. Orchestres, festivals, maisons d’opéra, n’hésitent plus à intégrer les bébés et leur famille dans leur « bassin de public ». Avec un succès de fréquentation éloquent, les programmes « 0-2 ans et 2-5 ans affichent complet. Après les ciné-doudou, voici les baby concerts !

La déclinaison des formes est variable, la majorité étant une adaptation plus ou moins élaborée d’un concert jeune public. On casse les codes d’écoute, les enfants peuvent bouger, les parents également avec leur tout-petit dans les bras, on accepte les manifestations vocales des tout-petits. Les durées sont adaptées, les programmes musicaux plus ou moins…

Quelle réflexion sous-tend cette tendance à ouvrir les portes des salles de concert aux tout-petits ? Certaines propositions font encore douter et se cantonnent à l’adaptation d’un programme habituel, mettant l’accent sur la réceptivité et l’émerveillement…

Suffit-il d’élargir son public aux familles pour concevoir une politique d’éveil au long cours afin de plonger le très jeune enfant dans un environnement sonore et culturel inédit ? Quel choix artistique élaboré en fonction de l’enfant guide la composition d’un programme ? Quelles médiations sont mises en œuvre pour les familles et les professionnels de l’enfance ? Quels sont les objectifs des institutions musicales qui s’engagent dans cette voie ? Pourquoi les parents sont-ils si friands de ces propositions ? Les réponses sont encore hésitantes mais la tendance se confirme : les bébés sont désormais les bienvenus.

Et s’il s’agissait de vivre une expérience sensorielle inédite, tant pour les artistes, les très jeunes enfants que pour les adultes qui les accompagnent ? 

 

DE L’OPÉRA POUR LES ENFANTS

 

La rencontre de l’art lyrique et du tout-petit serait-elle un pari insensé ? « C’est génialement insensé ! » répond Sandrine Le Brun, responsable artistique de la compagnie Une autre Carmen. « Le tout-petit et la musique savante sont des ingrédients à choyer ! Il y a tant de portes d’entrée et de modalités d’accès à inventer pour lui donner du sens qu’il serait vraiment dommage de priver le très jeune enfant et l’adulte qui l’accompagne de cette rencontre directement en écho avec les premiers échanges parents/bébés. Dans la relation vocale avec le bébé, dans ces instants où l’adulte adopte une vocalité en voix de tête, les premiers duos d’opéras sont là ! L’enfant, si puissant vocalement, est prêt à entendre, à s’inscrire dans ces volutes de vocalité ». 

Depuis 2017, la compagnie éclats de Bordeaux n’a pas hésité à faire résonner des voix lyriques dans les lieux d’accueil de la petite enfance. Le projet Graines de voix permet la venue d’artistes lyriques dans les crèches pour une interaction sensible entre l’artiste et les tout-petits : « La voix chantée interroge la transmission des émotions au-delà des mots. C’est une enveloppe sonore dont la forme lyrique est l’un des aspects à explorer ». La présence des chanteurs va jusqu’au concert pour les familles, forme souple, en totale proximité qui surprend, séduit et rend accessible une expression artistique bien souvent inconnue de ce nouveau public.

La compagnie Minute Papillon et son spectacle Tout neuf ! proposent « une façon d’écouter le monde ». Dans ce poème lyrique conçu pour les enfants à partir de 2 ans, les trois chanteurs-musiciens mettent en scène une poésie visuelle inspirée des grands compositeurs classiques. Le fruit musical, élément central de la scénographie, s’ouvre et se goûte. Délicieux mélange de répertoire et de lutherie contemporaine, cette proposition est un véritable espace « lyrique ludique pour les tout-petits ». 

Les créations de la Cie Voix Libres vont dans le même sens. Dans son dernier spectacle Toute petite suite, à partir de 3 mois, Charlène Martin donne à goûter en direct ses percussions vocales. Ses « sons vocaux et percussifs, onomatopées, matières sonores et mélodies libres » démontrent l’accessibilité immédiate que les artistes peuvent offrir aux très jeunes spectateurs. 

L’art lyrique serait-il alors un vecteur encore trop peu exploité pour dialoguer au cœur du sonore ? « Il faut oublier (sans l’abandonner) le côté savant pour se diriger vers la sensation d’immersion » souligne Sandrine Le Brun. « L’art lyrique n’est pas un obstacle, il faut laisser l’enfant vivre son spectacle, sans avoir peur. Ma voix est une empreinte qu’il va garder dans « un somatisme vertueux ». Je suis prête aux interactions avec le tout-petit, tout en gardant la bonne mesure. C’est son écoute qui m’intéresse ». La chanteuse insiste sur l’importance de l’accueil, de la médiation pour profiter pleinement du spectacle. « On mystifie les chanteurs et pourtant notre rôle est aussi d’aller vers le public, d’oser investir de nouveaux terrains ». Avec ses spectacles, Rouge, Désordre & Dérangement et tout récemment Dispositif Forêt, la compagnie Une Autre Carmen met à portée d’écoute un répertoire exigeant.

 

MINI MUSICA 

 

Stéphane Roth a pris la tête de l’emblématique festival de musique contemporaine Musica à Strasbourg en 2019. Dès la deuxième année, il innove, en créant en 2020 un Mini Musica, une extension du festival destinée aux plus jeunes, une sorte de laboratoire où peuvent s’expérimenter d’autres façon d’envisager la création contemporaine d’aujourd’hui.

Pour lui, le milieu ne s’est pas assez préoccupé de la place de l’enfant dans ces lieux de culture : « J’ai l’impression de faire quelque chose de normal », affirme-t-il en préambule. « La musique contemporaine, en tant que courant institutionnel, s’est fortement ancrée dans les thèses modernistes : après-guerre, on fait table rase, on refonde des langages, on s’approprie le monde et ses ressources. Derrière le rouleau compresseur du plan Marshall et des Trente Glorieuses, on trouvera bien sûr des œuvres émancipatrices, des artistes éminents, et plus tard des institutions comme l’Ircam, l’Ensemble intercontemporain et Musica. Reste que, petit à petit, nous nous sommes déconnectés socialement. Avec du recul, on s’aperçoit qu’on a beaucoup pensé la production, moins la réception. Or l’art, pour être vivant, doit s’alimenter en interne comme en externe, pour ainsi dire. Penser la réception aujourd’hui, c’est considérer l’écoute quasi comme un acte performatif, c’est s’écouter, éprouver ensemble, accepter la relation sensorielle — et non seulement attendre l’illumination d’un chef-d’œuvre. » 

Pour lui, l’enfance peut être l’un des éléments majeurs de refondation pour les musiques de création, qui doivent s’ouvrir à tous, être accessibles à tous les âges et à toutes les sensibilités. De plus, ce parti-pris porte très vite ses fruits, avec pour nous 75% de nouveaux publics en 2021 : « Faire des choses pour les enfants, cela génère nécessairement un autre public, qui auparavant n’était peut-être pas le bienvenu. »

Stéphane Roth cite le philosophe Jacques Rancière et son concept de « partage du sensible » comme source d’influence, avec cette idée que nos sensibilités sont divisées socialement et que le rôle de l’art est de considérer la fracture et parfois la réduire : « Une expérience sensorielle, sonore, et même le moindre son peuvent mener au décloisonnement. Le public lui-même, à travers son écoute, peut en être le producteur. C’est pour cela que je crois au retour de l’humain dans la musique. »

Ces concepts animent le travail d’équipe, en mêlant des propositions « philosophiques » à des réalités concrètes, qui sont mises à l’épreuve par la réalité du terrain. Selon Stéphane Roth, « l’un des ingrédients principaux du projet, c’est de reproduire les enjeux artistiques et de créativité musicale qui parcourent le festival à l’échelle de Mini Musica, en faisant le moins de concession possible. On croise ainsi musique contemporaine, musique expérimentale, théâtre musical, etc. artistes issus du tronc institutionnel ou de cultures urbaines marginalisées ; sans compter la variation des formes frontales ou immersives, contemplatives ou participatives, ainsi que les ateliers de pratique ».

Auparavant peu intéressé par la gent enfantine, Stéphane Roth lui prête à présent une oreille plus qu’attentive : « Je n’avais jamais travaillé de ma vie avec des enfants. Ils me faisaient même un peu peur, je l’avoue. Mais leurs retours généreux, leurs commentaires m’ont ouvert les yeux et les oreilles. J’ai désormais besoin d’être en contact avec eux pour comprendre le monde. » Pour Stéphane Roth, si l’on veut que la musique redevienne un enjeu social qui propose une autre vision du futur, et rencontre le public, il faut passer par les enfants. 

Cela renverse un peu la donne, non ? 

Dominique Boutel, Hélène Kœmpgen

Territoires d’éveil n°23

Publication : Mar 2022
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