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Photos Julie Sanerot, Jean-Louis Harter

Se laisser envahir par l’écoute

Lors du premier confinement, on voyait nettement moins de traces d’avion dans le ciel, et l’air était bien plus transparent dans les villes. On aurait même aperçu, ici et là, des daims gambader dans des rues presque désertes. Les bruits familiers s’estompaient, et, un peu partout, on était surpris par le silence. Non pas le silence d’ailleurs, mais la présence plus sensible des sons de la nature, étouffés en temps ordinaire. On redécouvrait la grande symphonie du monde qui cependant n’avait jamais cessé de palpiter, discrètement, tout autour de nous. 

Comme si la nature, si souvent ignorée, avait repris ses droits. La civilisation d’un côté, avec ses bruits, ce vacarme incessant qui se fait sentir jusqu’à l’intérieur de notre être : ces injonctions à l’efficacité et à la réussite, cette exacerbation du désir d’acquérir toujours davantage avec les inévitables frustrations qui en résultent. Et de l’autre la nature, qui en serait comme l’antidote, le lieu de la vraie vie. Mais les deux ne s’opposent pas nécessairement, et pas de manière aussi radicale en tout cas. Car la nature est partout, aussi bien en nous que tout autour de nous.

 

En fait, on ne s’extrait jamais de la nature.
Une civilisation en effet, ou une technique,
aussi raffinées et sophistiquées soient-elles,
ne sont que des productions de l’homme,
lui-même lentement forgé par les relations multimillénaires
qu’il entretient avec son environnement.
Il est par conséquent impossible
d’isoler un être quelconque du monde
où il a pris racine. 

 

Nous retrouvions donc la nature, et ne l’avions jamais quittée. Elle avait toujours été là, même au milieu de la ville, même au cœur de nos demeures et de nos lieux de travail. Ce que nous retrouvions en fait, c’est une autre relation avec le monde. Nous pensions qu’il y avait d’un côté de « vilains » bruits industriels, et de l’autre de « jolis » sons naturels. Il est certes préférable de nous éloigner des sons qui risquent de nous détériorer l’oreille mais tous les autres nous sont offerts. Ils ont toujours été là, avec nous. 

 

RETROUVER LES SONS

 

Ce qui avait changé avec le confinement, c’est que nous les entendions enfin.

Je suis toujours surpris de constater combien les très jeunes enfants écoutent, se laissent émerveiller par quelques notes de musique ou par des sons insolites, alors que la plupart des adultes sont sans cesse en train de parler au dessus de ce qui est devenu pour eux un fond sonore indifférencié. Dans le meilleur des cas, les adultes parlent intérieurement, car même s’ils restent silencieux lorsque les sons viennent à leurs oreilles, ils ne cessent de penser à autre chose. Les soi-disant mélomanes analysent, comparent et jugent la musique qu’ils entendent au lieu de simplement l’écouter. Certains musiciens aussi, parfois… 

 

Écouter la musique, sans chercher derrière
ni au-delà je ne sais quel sens caché ;
se laisser envahir par l’écoute,
laisser chaque son nous retourner,
et submerger tout discours intérieur…

Écouter l’environnement de la même manière :
comme s’il s’agissait d’une musique,
sans y chercher du sens. Juste se laisser toucher
par cette incroyable et si surprenante symphonie…

Écouter le monde en musicien, et comprendre
enfin que le monde n’a rien à nous dire,
qu’il ne nous parle pas mais qu’il chante.

 

LA TONALITÉ DU MONDE

 

Bien sûr, les scientifiques et les savants ont raison de chercher à penser ce monde qui nous entoure : la grandeur de l’homme ne réside-t-elle pas dans la conscience qu’il a de sa petitesse face à l’immensité de l’univers, et dans son effort, qu’il sait pourtant impossible à combler définitivement, pour l’appréhender ? Nous aurions tort cependant de négliger l’enfant qui est en nous, celui qui écoute sans chercher à décortiquer ce qu’il entend. Nous avons tort d’avoir muselé en nous le poète qui tutoie les richesses immatérielles du monde (inépuisables quant à elles…), sans chercher à se les accaparer, qui sait si bien se perdre avec délices dans la contemplation émerveillée d’une simple fleur des champs !

 

Il s’agit juste de tenter de découvrir,
à chaque instant, la « tonalité » du monde,
et de laisser notre âme s’accorder avec elle…

 

J’évoque ici la notion d’écoute. Mais je pourrais en dire autant de la question du regard. À qui n’est-il jamais arrivé de se retrouver devant un paysage « à couper le souffle » en face duquel les pensées semblent se suspendre ? Dans ces situations, il n’y a même plus perception d’un paysage par une conscience : juste l’émerveillement, à l’état pur. Oui, contempler le monde comme on contemplerait un tableau, qui se transformerait constamment, instant après instant ! Mais sans être plus impliqué dans cette contemplation que lorsque, dans un musée, je me trouve devant un véritable tableau. Je peux le trouver particulièrement harmonieux en effet, je peux en être profondément touché, et dans le même temps être incapable d’en concevoir le sens ni d’en expliciter le mystère. 

Contrairement à toute notre littérature romantique, la poésie extrême-orientale est particulièrement apte à nous faire percevoir cette proximité immédiate avec la nature. Elle n’a rien à voir avec les sentiments intérieurs, encore moins avec toute forme de spéculation : l’esprit doit être vide au contraire pour que soit perçu chacun des détails que le monde offre à chaque instant. 

Je songe à ces petits poèmes japonais, qu’on appelle haïku, et qui invitent à simplement porter un regard détaché sur ce qui nous entoure : « Je cueille les chrysanthèmes au pied de la haie de l’est / et sereinement je regarde les montagnes du sud ». Pourquoi cette absence de souffrance ? « Parce que », commente le grand romancier Sôseki1, « je contemple ce paysage comme un tableau et que je le lis comme un poème. Tant qu’on le considère comme un tableau ou un poème, continue-t-il, on ne sera jamais tenté ni de l’aménager ni de faire fortune en y installant un chemin de fer… » C’est cette écoute gratuite qu’il convient de retrouver, l’écoute de l’enfant ou du poète, l’écoute du sage tout aussi bien. Ce qui parle et qui chante en effet, ce n’est tant la bouche de l’orateur ou la main du musicien : c’est bien plutôt l’oreille de celui qui écoute. Son silence attentif, émerveillé, est la substance de tous les mots, la chair de tous les sons. Ce silence donne du sens à tout ce qui apparaît, un sens qui ne se laisse pas définir, mais qui peut être senti, avec la limpide évidence des découvertes enfantines.

Jean-Louis Harter

1 – Natsumé Sôseki, Oreiller d’herbe, chef d’œuvre de la littérature japonaise, paru en 1906.

On peut enrichir cette écoute, en produisant soi même quelques sons. Et si l’on construisait un instrument de musique avec des matériaux recueillis dans la nature, la nature « sauvage » ?

Voici quelques livres qui pourraient y aider :

La Musique verte, Christine Armengaud, Christine Bonneton éditeur.

Prenez-en de la graine, Marcel Ley, Fuzeau (Instruments à construire à partir de calebasses).

Musique nature, Yves Pacher, lutherie éphémère, Éd. Fuzeau.

L’atelier nature, Tinaig Clodoré-Tissot, petit guide de la lutherie en herbe, Lugdivine.

Musicien, docteur en musicologie, Jean-Louis Harter s’est très tôt intéressé aux rapports entre le jeu et la pédagogie de la musique. Il forme régulièrement musiciens, pédagogues et éducateurs. Il est également créateur de « Fresques sonores » interactives, installées dans les services pédiatriques de plusieurs hôpitaux parisiens et se produit en tant que musicien (récitals de guitare, théâtre musical).

Il est également l’auteur de plusieurs ouvrages. Parmi eux citons : 

– Le jeu, essai de déstructuration, Arts Transversalité Éducation, Éd. L’Harmattan ;

140 activités et jeux musicaux, Journal de l’animation.

Territoires d’éveil n°19

Publication : Nov 2020
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