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L’art et l’enfant : pertinence et enjeux des actions d’éveil culturel et artistique

J’espère que les propos que j’ai préparé pour vous en articulation avec ces journées où vous allez découvrir des spectacles pour enfants et éveiller votre imaginaire, peut-être votre sensibilité d’ancien enfant, pourront, en effet, vous faire cheminer sur le plan de votre vie professionnelle et, éventuellement, personnelle. Si, par ailleurs, je dirige une association qui s’occupe de prévention de la violence et de prévention de la santé qui enrichit mon expérience sur le terrain en permanence, c’est en tant que psychanalyste que je parlerai devant vous puisque j’ai aussi cette pratique depuis un peu plus de dix ans maintenant. 

Le titre de cette rencontre, « Pertinence des actions d’éveil culturel et artistique », est déjà prometteur de projets pédagogiques. Je vais essayer, en termes psychanalytiques, d’en donner quelques piliers fondateurs qui sont souvent sous terre, que l’on ne voit pas, mais qui font tenir l’édifice. 

 

Soutenir l’émergence de la pensée chez le tout-petit

 

Je suis partie d’abord de la notion d’éveil et de ce que j’appelle ce troisième temps qui inaugure la vie psychique chez le petit humain. Après la dialectique nourrissage/sommeil, va se développer un troisième temps où le bébé va se mettre à rencontrer quelque chose d’autre, qui n’est ni le nourrissage, ni le sommeil béat, mais quelque chose de l’ordre du vide qu’il va remplir à sa façon, si possible avec de la pensée : ce sont les moments d’éveil. Vous avez tous été témoins de cela, si vous êtes parents ou professionnels de la petite enfance, ce sont les premiers gazouillis. 

Dans cet éveil, que se passe-t-il de fondamental, qui va être les prémices d’un espace-temps où l’action artistique et culturelle pourra se développer ? C’est un espace où le bébé n’a plus besoin de satisfaire ses besoins primaires, tels que le sommeil ou l’alimentation, mais où il se découvre comme « être pensant ». À l’âge adulte, on retrouve cela dans les moments de rêverie qui sont souvent déviés de leur sens premier par le terme péjoratif « rêvasser ». 

A l’origine, c’est la capacité de faire circuler la pensée sans ordre, sans injonction, sans viser l’efficacité. Les adultes re-découvrent cela, surtout quand ils sont en « vacance », quand ils sont en suspens d’action que j’appellerai efficace, on parle alors de vacance de l’esprit. 

Le monde moderne nous oblige à une certaine efficacité. Pour le petit humain, ce n’est pas donné d’avance. Ce troisième temps, que j’ai associé à cette notion d’éveil, va se construire. Pour qu’il puisse en faire quelque chose qui ne soit pas chaotique, pour qu’il accède à cet écart entre les besoins du corps et les réponses de l’environnement, il faut quand même que l’enfant ait connu des repères suffisamment stables. Les professionnels ont sûrement croisé de près ou de loin les lectures de Winnicott et la notion des « bons soins » de la mère qui a tellement interrogé les mamans : « est-ce que je suis « une bonne mère » » ?

 

Penser, c’est d’abord penser l’absence et c’est penser le vide

 

Si ces soins ont relativement été porteurs de sécurité, de fiabilité et de continuité, comme dit Winnicott, l’enfant va pouvoir tout à fait accueillir ce temps vide, ce temps suspendu, cet écart, cet entre-deux entre lui et le monde, et c’est là qu’émerge la pensée. 

Penser, c’est d’abord penser l’absence et c’est penser le vide. Penser le vide nécessite un environnement serein. Encore faut-il que l’environnement ne précipite pas une réponse immédiate par la donnée du biberon au moment où l’enfant se réveille. C’est absolument nécessaire à la naissance pour que l’enfant ne soit pas en position de « trou » de lien. Mais dès qu’il se développe, dès les premiers mois (le repérage des puéricultrices, ou des professionnels de la toute petite enfance ou des parents, est très clair) – ce moment est repérable chez le bébé – quand il se réveille, il ne hurle plus pour réclamer le biberon, mais il va se mettre à chantonner, à babiller, à gazouiller. 

Les prémices de la pensée se manifestent aussi par cette façon de contenir le monde en en faisant quelque chose. Il est important que l’environnement ne court-circuite pas ces prémices du langage. Quand vous projetez de développer l’éveil artistique et culturel de quelqu’un, vous ne faites que renforcer cet écart, que j’appelle ce troisième temps, qui n’est pas rentable, qui n’est pas obligatoire, qui n’est pas non plus sous injonction. Il est impossible de rêver ou de gazouiller sous injonction. Réfléchissez à cela même vous qui êtes adultes. Observez le moment des siestes dans les espaces collectifs de la petite enfance comme à l’école, beaucoup d’enfants n’arrivent pas à dissocier l’injonction de la sieste du plaisir à lâcher, et quelquefois, il y a confusion dans l’invitation à se reposer. Cela amène du stress ou de l’opposition et l’enfant du coup va être fatigué parce qu’il manque de sommeil mais il ne pourra pas accéder à ce troisième temps intermédiaire. 

En général, les enfants qui sont tendus face à ce « troisième temps » sont souvent des enfants qui n’ont pas pu vivre ce vide porté sereinement à cause d’un environnement qui les met sous pression. Il ne faut pas que l’environnement bouche cet, écart ce vide, avec de l’alimentaire. Sachez que ce n’est pas si souvent que cela que l’environnement accepte l’écart et contienne le petit humain par la parole : « Oui tu es réveillé, on t’entend, tout va bien, j’arrive bientôt ». Cela nécessite de ne pas se précipiter dans l’alimentaire, dans l’utile, dans la satisfaction des besoins primaires qui fermerait ce troisième temps. 

 

Inviter l’enfant à s’inscrire dans l’aventure des civilisations

 

Alors comment le culturel et l’artistique s’articulent-ils à cela ? Le culturel et l’artistique renvoient bien sûr à l’histoire des civilisations, et si j’emploie ce mot « civilisation », il résonne, ré-interrogé par les événements récents. Freud disait dans « Totem et tabou » (et je vous invite à le relire avec tout ce qui se passe en ce moment) que l’homme n’en a jamais fini de se civiliser. 

Qu’est-ce que c’est que se civiliser ? Ça n’a rien à voir avec les normes occidentales qui seraient d’« avoir » je ne sais combien de voitures, de maisons ou de fabriques industrielles. Se civiliser, c’est la capacité à sublimer ses pulsions, ses pulsions les plus primaires, archaïques, mais aussi la capacité de mettre en mots ses conflits et ses émotions : l’agressivité, la haine, l’amour. Ce sont là des choses difficiles à mettre en mot, en tout cas, ce n’est pas donné au départ dans les biberons, ça se construit avec notre environnement. 

Quand vous développez des activités d’éveil artistique et culturel, vous êtes dans cette invitation à inscrire l’enfant dans cet écart – psychique et archaïque – et aussi dans l’aventure des civilisations, c’est-à-dire dans cette tension qui habite l’Homme et qui ne va pas seulement se contenter de la satisfaction de ses besoins ; il va aussi avoir envie de penser le monde. 

Un être humain qui traverse la vie sans avoir pu accéder à une pensée sur lui et sur le monde est un humain qui n’a peut-être pas rencontré son humanité et il est important que tous les enfants, dans cette construction de l’écart, via des activités d’éveil artistique ou culturel, puissent être consolidés dans cette capacité à « penser » le monde. 

L’artistique et le culturel dans l’histoire des civilisations pose la question centrale de la transmission. Souvent, j’emploie le terme de verticalité. Quand on m’invite à penser la question de l’artistique, tout de suite, ce qui me vient, c’est la question de la verticalité, en analogie au passage de la position « à quatre pattes » à la position « debout ». Là aussi, ce n’est pas donné dès le berceau, ça se construit. 

L’être humain s’est dégagé de la satisfaction de ses besoins primaires de faim et de reproduction pour avoir envie de « penser » le monde. Je ne suis pas du tout historienne de l’art, ce n’est pas ma fonction ni ma formation, mais souvenez-vous de ce qu’on a repéré dans des grottes : les premières fresques de ces premiers hommes qui nous ont précédés, cette envie chez eux de laisser une trace, de penser le monde, de le représenter, de le traduire puis de l’écrire, mais également, l’apparition du symbole partagé entre plusieurs êtres qui dépasse la question de l’image, la fameuse question de l’écriture.

Quand vous invitez un groupe de petits enfants ou d’enfants plus âgés vers l’artistique, vous les invitez à se dresser, à quitter le domaine des pulsions archaïques – les besoins, les émotions qui nous habitent tous, et avec lesquelles nous faisons plus ou moins bon ménage – et à les sublimer, à les socialiser. On pourrait dire aussi à les rendre objets d’échange sans en perdre le sens, sans les pervertir, dans une rentabilité quelconque.

 

Introduire un écart, un espace de jeu entre l’enfant et sa mère

 

Dans la notion d’éveil – j’en ai parlé tout à l’heure – il y a cette notion d’entre-deux que certainement les professionnels de la petite enfance qui sont dans cette salle ont interrogée avec le concept d’aire transitionnelle de Winnicott. Il s’agit surtout de la capacité de l’environnement à contenir un espace de jeu où l’enfant est là, devant lui, en toute sécurité. Cela peut être une mère occupée à coudre et laissant son enfant jouer à ses pieds avec une boîte à boutons, qui va devenir une véritable boîte à trésors. 

Prenez l’exemple du jeu de la bobine décrit par Freud, cette bobine de fil en bois dévidée, que l’on accrochait au berceau avec une longue ficelle et que l’enfant dans son berceau ou dans son landau pouvait jeter loin et, grâce à la ficelle, ramener jusqu’à lui et rejeter à nouveau sans fatiguer la nounou, la maman ou la « tantine » qui garde le bébé. Vous savez que ce jeu est très ancien et certains parents encore l’encouragent et le développent, c’est-à-dire mettent ce bout de ficelle qui permet à l’environnement de ne pas s’user à ramasser trente-six fois le petit objet quelconque que l’enfant éloigne et rapproche. Ce jeu du Fort-Da (loin-près) témoigne d’un véritable travail psychique : quand l’enfant joue comme ça à mettre loin ou près cette petite bobine ou cet autre objet, il est en train d’élaborer la question de l’absence et de la présence de l’autre et notamment de la mère. Freud ou Winnicott à leur façon ont commenté cette étape capitale. 

Mais, dans cet entre-deux, il y a aussi la question du père qui est là. S’il y a un écart, il y a forcément « du Père ». « Du Père » avec un grand P au sens de la fonction symbolique, du Père et non pas forcément du papa.

C’est pour cette raison que des enfants peuvent être structurés même s’ils ne connaissent pas leur papa ou si leur papa est marin au long cours, comme on disait autrefois, ou si le papa est en voyage d’affaires. Bien sûr, c’est un cadeau qu’un enfant soit guidé par deux parents qui s’estiment et qui sont porteurs de sens dans leur vie de couple autour de lui enfant, mais sachez qu’un enfant n’est pas en danger psychique si le papa réel est loin. Par contre, il est en danger psychique si la maman, en étant seule avec l’enfant ou en « ayant » le papa dans le fauteuil d’en face, n’introduit pas d’écart entre elle et son petit, n’introduit pas « du Père ». 

Alors qu’est-ce que c’est que cet écart ? Ce n’est pas seulement un écart, des deux corps mère-enfant. Bien sûr, cela passe par-là : la séparation des corps, c’est-à-dire la possibilité qu’une mère puisse tranquillement, comme on dit dans le langage courant, vaquer à ses occupations, et le bébé être à un autre endroit, en sécurité, en train de jouer, et qu’ils puissent se parler à distance sans se voir, ça, c’est de l’écart des corps bien sûr, et c’est vrai qu’il y a des mamans qui n’arrivent pas à se sentir en sécurité, même séparées d’une cloison de leur bébé, et qui craignent tout de suite que l’enfant se fasse mal ou qu’elles se sentent déprimées d’être séparées. Il faut espérer que des amies ou des voisines, voire des pédiatres, accompagnent ces mamans pour qu’elles ne se figent pas dans cette position de non-écart. 

 

Un écart qui positionne l’enfant comme sujet différencié

 

La question de l’écart, donc, se manifeste par la séparation des deux corps, mais c’est aussi une fonction beaucoup plus symbolique, qui est inconsciente, qui nous habite parce qu’elle nous a été transmise, et que l’on transmet dans la relation éducative : c’est la fonction paternelle. Que vous soyez un voisin, un enseignant, un cousin, un passant dans la rue, quelqu’un dont le métier est de s’occuper de la petite enfance, peu importe, vous êtes porteurs de cette fonction paternelle. Dès que vous posez un acte éducatif à l’égard de l’enfant, vous pouvez l’incarner. 

Comment pourrait-on la définir puisque que c’est purement psychique ? C’est le fait que tout humain ne se satisfait pas de l’enfant, que ce soit de l’enfant à qui l’on apprend à lire en classe, de l’enfant qu’on a porté dans son ventre pour la mère ou de l’enfant qu’on désire dans sa vie de couple, etc. 

Qu’est-ce que c’est « ne pas se satisfaire » ? Cela ne veut pas dire que le bébé, « je m’en désintéresse et je le laisse hurler toute une nuit », ça ne veut pas dire non plus « il ne me satisfait pas. Il arrive avec trois taches de rousseur et du coup ce ne serait pas mon fils, ce ne serait pas ma fille, ce serait forcément quelqu’un de l’autre famille et je le refuserais ! » Ne pas se satisfaire de son enfant ne se réduit pas à cela, c’est ne pas « se » compléter par son enfant. On pourrait dire que le risque pour un enfant, c’est qu’il soit le complément d’objet de l’adulte exclusivement, au lieu d’être positionné comme sujet différencié. 

Dans l’éveil culturel, par l’écart que vous posez dans la rencontre artistique, vous inscrivez à votre insu cet écart symbolique qui fait que vous dites à l’enfant que l’intérêt, c’est d’aller voir ailleurs plutôt que de se figer à votre nombril, à votre narcissisme, à votre ego qui aurait besoin de son affection. Bettelheim le disait à sa façon mais autrement, en affirmant : « L’amour ne suffit pas ». 

On peut dire qu’à l’heure actuelle ce que nous rencontrons sur le terrain révèle une faillite du fait que les adultes veulent être aimés, les parents veulent être aimés, les enseignants veulent être aimés, tous les professionnels veulent être aimés, les voisins veulent être aimés et oublient que, à partir du moment où nous assumons notre rôle d’aînés, il est normal que l’enfant (et l’adolescent encore plus) bute sur ce que nous sommes censés représenter : la fonction paternelle. Il est normal qu’un petit enfant ait envie de tirer la langue à ses parents, que ses parents assument de lui dire « Non tu ne dois pas me tirer la langue » et qu’ils ne s’écroulent pas affectivement en se disant « Mon Dieu notre enfant ne nous aime plus ». 

On ne peut pas éduquer et être aimé en même temps. Or, à l’heure actuelle, beaucoup d’adultes ne renoncent pas à leur propre plaisir immédiat (leur ego est énorme) et, par-là, n’arrivent pas à mettre en place l’éducation à la frustration de leur enfant. Si l’enfant ou le petit bébé n’est pas d’accord avec l’adulte, ce dernier se croit mal-aimé. Il y a souvent, à ce moment-là, des compensations éducatives à re-nourrir l’enfant, voire des attitudes paradoxales lorsqu’une mère ou un père de famille dit « Non » à son enfant, l’enfant va bouder (ce qui est tout à fait normal), il n’est pas content. Selon son âge, la bouderie prend des formes très particulières, éventuellement des pleurs ; vers 3 ans l’enfant tape des pieds, le tout-petit, lui, a une façon très nette de montrer son mécontentement : il tape la bouche du parent, lieu de l’énoncé de l’interdit, ou va dire plus tard « Pas beau » quand il commencera à parler. 

Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire ceci : « Avec ce que tu me dis, je ne suis pas d’accord ». Ce dont l’enfant a besoin, c’est d’un adulte – femme ou homme – serein quand il reçoit le désaccord voire l’opposition pour lui répondre : « Tu n’es pas d’accord, ça n’est pas grave, mais c’est comme ça ». Là, on peut dire que c’est un enfant à qui on transmet « la fonction paternelle ». Par contre, quand une maman, un papa, un éducateur ou un travailleur social de la petite enfance, commence à paniquer quand on lui a dit « Pas beau » et sort la boîte de biscuits pour redevenir « beau » aux yeux de l’enfant, c’est lourd de conséquences pour l’enfant. 

Il faut savoir qu’à l’heure actuelle, en termes de repérage par notre équipe, on observe beaucoup d’adultes qui ne supportent plus qu’on leur dise « Pas beau » et cela handicape l’enfant dans la mesure où cela va créer ce que l’on peut lire dans les journaux, des êtres asociaux. Parce que du coup, c’est la société qui est vécue comme rejetante alors que cela aurait dû être au départ le papa, la maman, l’éducateur, qui aurait dû inscrire ces petits moments de frustration, de confrontation à la réalité et aux limites, dans un climat serein. 

 

… et lui donne envie d’aller « voir ailleurs »

 

Dans l’éveil culturel et artistique, non seulement il y a l’écart entre deux corps, il y a l’écart entre deux êtres, mais il y a aussi une invitation « d’aller voir ailleurs » pour se satisfaire. C’est-à-dire quelque part, le père, la mère ou l’éducateur dit « Ce n’est pas moi qui vais te satisfaire, c’est toi en découvrant le monde qui va le faire », ce qu’on appelle en psychanalyse l’introduction du Père et de la sublimation. Cela peut être une femme qui le transmet, cela peut être un homme. C’est « du Père » au sens symbolique du terme, c’est-à-dire de l’Ailleurs ; le Père, pour la psychanalyse, ça dépasse fondamentalement la question du papa. Il y a des papas qui ne sont pas des pères, il y a des mères qui sont des pères, il y a des papas qui sont des mères. Il y a des tissages très variés. Ce qui est important, c’est que l’enfant rencontre quelqu’un dans son trajet de vie qui introduise « du Père ». Le Père c’est l’Etranger. 

Et qu’est-ce que c’est que d’introduire « du Père » ? C’est introduire quelque chose qui donne envie d’aller voir ailleurs. Mais pas au sens de : « J’en ai marre de toi, va voir ailleurs ! », qui est souvent lié à l’adolescence. Le « va voir ailleurs » cela s’exprime aussi souvent au sein du couple ou vis-à-vis de l’enfant comme une phrase très excluante, très rejetante. J’entends autrement la question de l’Ailleurs, vous avez sans doute d’autres repérages, d’autres représentations imaginaires. Par exemple, la mère qui porte son bébé dans ses bras, qui s’approche de la fenêtre et qui lui dit : « Tu as vu dehors, il fait beau, il y a un camion ». Et lorsqu’elle se promène dans la rue et qu’elle n’est pas trop pressée, alors l’enfant ramasse une pâquerette, un marron, ou un caillou. C’est tout ça qui fait que, en effet, tout objet extérieur est un objet de connaissance. 

Pour introduire cette fonction du Père, qui va se matérialiser quelque part dans l’aventure artistique et culturelle, il faut assumer, comme disent les psychanalystes, d’être manquant, mais manquant sereinement. Nous sommes des êtres humains, nous sommes donc des êtres finis au sens de devoir assumer notre finitude, des êtres incomplets symboliquement et il ne faut pas que cela nous fasse déprimer. 

En fait, c’est tout ce trajet-là qui se déroule dans l’aventure humaine, c’est-à-dire descendre de notre toute-puissance infantile qu’on a pu connaître vers 2, 3 ans, pour pouvoir rencontrer le monde et partager avec l’Autre. Il arrive souvent qu’un enfant vers 2, 3 ans croie que le monde est à lui et que ses parents sont les maîtres du monde avec lui et lui font croire que c’est un petit roi. D’ailleurs entendez les termes, tout est dit dans le langage courant « mon petit roi », « ma petite reine », on le dit vers 2, 3 ans. Mais il faut que ça s’arrête après. 

 

Aider l’enfant à accepter les frustrations pour être en lien avec l’Autre

 

Cette aventure humaine que nous traversons, suivant nos itinéraires de vie, nous fait buter sur cette question du manque. Et selon la façon de la faire rencontrer à l’enfant, c’est toute la question de l’éducation des frustrations. 

Face au « Non pas tout de suite », l’enfant va piétiner, hurler. Je donne souvent l’exemple, qui peut faire sourire, des longues files d’attente près des caisses des magasins. Peu d’adultes assument que leur enfant s’oppose à un refus de leur part, pour peu que l’enfant manifeste « hautement » son mécontentement (en se roulant par terre, en pleurant, en dénigrant la limite, etc…). Refuser quelque chose à son enfant, le faire attendre entre les repas, devient presque un acte héroïque à l’heure actuelle alors que c’était la base de toute éducation il y a encore peu de temps. J’ai l’impression par moments d’être déjà une vieille grand-mère à cheveux blancs quand j’évoque cela tellement se raréfie cette invitation à attendre, cette acceptation parentale de la frustration, toutes ces petites choses qui vont amener l’enfant à se défaire de cette relation de toute-puissance au monde et qui va lui permettre d’être un être social. 

Nous sommes-là face à une société qui n’arrive pas à être « sociale », c’est-à-dire qui n’arrive pas à transmettre la capacité d’être en lien avec l’autre. Le lien avec un autre, c’est la question de l’introduction du Père. La société n’est pas une mère qui distribue des biberons. Actuellement, le rapport imaginaire du citoyen à l’Etat est plus un rapport à une mère distribuant des droits, des « avoirs » sans exigence de devoirs – à part peut-être au moment des impôts – où l’on est face à un père qui « rapte » l’argent du fils dans l’imaginaire collectif. C’est plutôt fréquemment la représentation d’une mère qui doit distribuer tout le temps du bon lait à toutes les heures. Et qui, si elle ne le fait pas, est rejetée. 

On a basculé en quelques années d’une représentation imaginaire de la société comme un père castrateur, qui inhibe, qui interdit, mais qui structure et qui empêche que les fils et les filles profitent sans régulation du bien collectif (le bien du roi à ce moment-là, imaginaire ou réel) à une position maternelle de la société qui doit tout donner tout le temps, sans limites. 

Les signaux sociaux que nous accueillons chacun dans notre métier ne sont que les reflets de ce que la société met en place. Il n’y a rien de mystérieux, un enfant est le reflet de l’éducation reçue de ses parents et de la société dans laquelle il est plongé. Même une plante est reliée à son environnement et subit son influence. Mettez une plante dans l’ombre, elle ne va plus pouvoir pousser faute de lumière. Faute de symbolique, l’enfant ne s’humanise pas. 

 

L’accompagner dans la découverte de sa créativité et le renoncement à sa toute-puissance

 

Je voudrais revenir sur cette place spécifique du culturel et de l’artistique. Quelle que soit l’activité qui est proposée à l’enfant, petit enfant ou enfant plus âgé, c’est fondamentalement l’inviter à sublimer ses pulsions, à renoncer à sa toute-puissance, à représenter le monde, à s’inscrire comme citoyen et sujet dans la société. C’est pour cela qu’il est important que les intervenants en activité artistique se posent la question de ne pas se laisser embarquer par la fascination que l’enfant serait plus près qu’eux d’un art de vivre qu’on aurait perdu ; cela témoignerait d’adultes qui n’auraient pas forcément quitté leur biberon, leur toute-puissance, et qui le retrouveraient en s’occupant des petits. Si on est trop fasciné face à l’enfant dans le berceau, cet enfant ne parlera jamais, il devient un objet de fascination. 

Les intervenants en milieu artistique, que ce soit avec le petit enfant ou l’enfant plus âgé, doivent être vigilants de ne pas amener l’enfant à une position de régression. L’enfant doit être aidé par des adultes à grandir et doit découvrir dans le fait de grandir qu’il y a des bénéfices à cela. Or souvent, nous leur renvoyons que grandir c’est affreux, qu’on était si bien « avant ». Il y a quelquefois des lieux où l’on a l’impression que tout le monde rêve de son biberon et que finalement être adulte, c’est la pire des choses qu’on puisse vivre. 

J’espère que les enfants sur cette petite planète, qui cherche en ce moment le sens des événements tragiques récents, auront encore face à eux des adultes qui auront sublimé leurs pulsions, qui ne seront pas dans la crudité de la violence et qui les inviteront à prendre cette place pour que d’autres petits trouvent des repères identificatoires, des totems, qui leur donneront envie de grandir à leur tour. 

Grandir, c’est profondément s’inscrire dans ce que vous appelez aujourd’hui l’éveil culturel et artistique. Grandir, c’est oser dire des choses sur le monde qui nous entoure avec un bout de pâte à modeler, avec du chant, avec de la peinture, avec du théâtre, avec n’importe quel médiateur. Mais il est très important que l’intervenant ne soit pas fasciné par le fait d’embarquer le groupe d’enfants vers une attitude régressive. Le plaisir à éduquer, à faire se dresser quelqu’un dans sa verticalité, et non pas à le faire régresser à un état que j’appelle souvent le « barbotage ». Vous avez vu les enfants dans les baignoires : on met le petit enfant quelques minutes dans la baignoire et on lui dit qu’on va devoir l’en sortir, il n’a jamais envie de le faire a priori (ou alors le bain est devenu très froid, il y a quelque chose qui ne va pas). Mais si le lieu est à peu près douillet, l’enfant a beaucoup de mal à quitter son bain. J’ai repris cette image dans la notion de barbotage. Si l’on invite les humains à régresser, c’est très facile, il y a même des psychothérapies qui ont joué là-dessus : « régressons, régressons pendant tout un week-end et l’on aura la solution des choses ». Sachez que c’est très facile de faire dégringoler les gens à l’étage inférieur, c’est beaucoup plus difficile qu’ils regrimpent les marches. J’espère que les professionnels entendront bien la nuance du « c’est très facile de faire barboter des enfants ». En revanche, c’est beaucoup moins facile qu’ils se dressent et qu’ils prennent l’invitation à l’artistique comme une position de sujet vertical. 

Le deuxième risque dans l’invitation artistique, c’est de donner à l’enfant le sentiment de toute-puissance dans un espace-temps sans norme, sans injonction, sans leçon à réciter. Souvent, il y a un clivage entre l’apprentissage technique et la créativité. Dès qu’on apprend le solfège, on serait rivé à un risque de névrose obsessionnelle, donc plus d’apprentissage. L’enfant va jouer avec tous les instruments voire les casser, ça ne serait pas grave, il est libre, il est créatif ! J’ai été moi-même témoin de ce que j’appelle ces perversions du sens. Eduquer un enfant, c’est oser lui dire : « Cette guitare, tu n’y touches pas n’importe comment ». Il y a des règles très très strictes qu’il faut appliquer. 

L’invitation artistique, quand elle a été pervertie et mal utilisée, est allée vers des dévoiements : la régression et la toute-puissance. Or on s’aperçoit en ce moment que les signaux que les enfants et les adolescents nous adressent, par actes asociaux interposés, sont du côté de la toute-puissance et de la régression, et cela est inquiétant.

 

Annick Eschapasse, psychanalyste
Directrice de l’Association Arcréation – Mot de Passe

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