Franck Riester - Françoise Nyssen - Sophie Marinopoulos
14 octobre 2019 - Ministère de la Culture : Franck Riester - Françoise Nyssen - Sophie Marinopoulos © Denis Allard

la Santé Culturelle, un nouveau concept

À la suite du rapport de Sophie Marinopoulos « Une stratégie nationale pour la Santé Culturelle : Promouvoir et pérenniser l’éveil culturel et artistique de l’enfant de la naissance à trois ans dans le lien à son parent », nous avons choisi de publier des extraits de sa synthèse et certaines de ses préconisations. Une page nouvelle pour soutenir « l’éveil humanisant des tout-petits »…

 

La responsabilité collective que toute démocratie appelle de ses vœux se cache dans des gestes simples d’attention et de précaution. Si les écologistes ont parfaitement démontré que nous avions atteint les limites de l’acceptable en pillant nos réserves naturelles et en détruisant notre planète, avec toutes ses composantes vivantes, il en est de même de notre humanité. Le petit humain a des besoins incontournables. Pour exister, il lui faut un autre que lui-même, du temps, de l’empathie, de l’affection, du corps, des regards, de l’éveil sensoriel, de la symbolique, du langage, des pensées, des projections… Loin d’être fragile, il présente une vulnérabilité native que nos progrès ne doivent jamais perdre de vue afin de concilier modernité et émancipation.

« Que la modernité soit “en crise”, voilà qui ne date pas d’hier. C’est même au fond la tarte à la crème des dossiers sur la modernité. Et pour une raison simple : la modernité n’est pas en crise, elle est une crise : la crise d’adolescence de l’humanité1. » Et ce sont nos plus petits qui peuvent nous guider sur le chemin de la complexité, nous conduisant à prendre la mesure de nos besoins. Des besoins pour « grandir » qui, au-delà des centimètres et du poids attendus, demandent que l’enfant soit nourri continûment dans son corps et dans son être. La médecine de l’être2 telle que nous l’avions définie il y a une dizaine d’années répond à une hygiène, à une attention, à une nutrition qui lui sont propres. La culture que nous définissons comme la culture de nos liens, de notre mouvement d’humanisation, ce mouvement que le bébé porte dans son appétence sociale, c’est-à-dire son appétence culturelle, nous autorise à poursuivre une réflexion interministérielle sur un sujet de politique publique. Nous le situerons au cœur de nos travaux sur ce que nous nommons la Santé Culturelle, un concept centré autour de la notion d’éveil. La Santé Culturelle réhabilite une culture universelle, une culture dite sans frontières que porte l’éveil humanisant de nos tout-petits. Culture naissant de l’appétence du petit humain, qui a un désir infini de communiquer, de s’ouvrir au monde, aux langues, à l’autre, culture de l’altérité et de l’accueil de la différence, la Santé Culturelle ouvre sur la connaissance de soi et la reconnaissance des autres. Elle permet à chaque sujet de construire son identité, de partager avec d’autres que soi. La Santé Culturelle est porteuse d’apaisement personnel et de pacification sociale. 

La culture pour tous ne se décrète pas ; elle se vit, s’inscrit dans le quotidien des familles, et ce dès la naissance de l’enfant. Imprégnés par l’expérience partagée de l’éveil et de ses apports tant pour le bébé que pour eux-mêmes, les parents mesureront la force de grandir dans un « bain culturel ». Éveil culturel, lecture, chant, arts plastiques, danse, théâtre, marionnettes, jeux, musées, cirque : tout est propre à faire grandir les enfants dans une approche sensible et esthétique à l’origine de leur équilibre. Un pari majeur pour notre société, qui doit prendre appui sur les parents, premiers interlocuteurs de l’enfant.

Pourquoi aujourd’hui ? Cette question légitime trouve sa réponse dans notre modernité gourmande d’accélération, de consommation, d’efficacité, de rendement, d’expertises en tout genre – autant de cultures « entravantes » pour la construction du lien parent-enfant. Parmi ces entraves, la monoculture de l’écran doit pouvoir être interrogée et contrée en déployant une pluriculture de l’éveil.

En 2001, le rapport de l’inspection du ministère de la Culture concernant l’association Enfance et Musique faisait paraître un rapport d’évaluation dans lequel elle engageait une réflexion sur le « déclin de la transmission culturelle » à partir de l’évolution de la sociologie familiale3. Y étaient pointés le développement des familles monoparentales, le travail des femmes, l’éloignement des grands-parents, le manque de relais extérieurs, tout cela mettant en péril la transmission culturelle. Pour notre part, au-delà de cette perte de la transmission culturelle au sein de la famille, nous observons des incidences sur le plan psychique, particulièrement au niveau de la construction des liens familiaux, et ce dans tous les milieux sociaux. La santé relationnelle4 et ma clinique avec les familles depuis trois décennies me conduisent à constater que les enfants de notre culture qui échappent à la famine, nos enfants bien nourris, présentent des signes de malnutrition culturelle : appauvrissement du langage, faible sécurité interne, perte d’estime de soi, baisse de la résistance à la frustration, excitabilité relationnelle, manque d’expériences sécurisantes… Un mal-être auquel nos conditions de vie ne sont pas étrangères. Un malaise que les parents partagent en nous confiant leurs difficultés dans le lien précoce à leur enfant. Une réalité qui se traduit par des parents qui viennent de plus en plus nombreux dans nos lieux d’accueil pour être soutenus dans leur parentalité5. Toutefois, cette modernité est la nôtre, et si nous pouvons dénoncer ses aspects négatifs, nous devons aussi énoncer des pistes de travail, rester constructifs, entretenir l’espoir – autrement dit, imaginer comment saisir le meilleur de notre modernité pour en faire une alliée. En nous demandant : « Où réside le meilleur de la modernité ? », nous souhaitons donner à la culture la possibilité de formuler une réponse qui aille dans le sens des mouvements d’humanisation et d’émancipation que requiert la naissance du sujet.

Par le présent rapport, nous appelons ainsi à une politique culturelle consciente du rôle que peut jouer l’éveil culturel et artistique des tout-petits dans le lien à leurs parents, en faveur de la construction de l’enfant et du soutien aux parents. Mettre un frein à ce que certains nomment la « civilisation mécanique » est au cœur de notre mission, afin d’affirmer que notre condition humaine n’est pas sans conditions. Et il y a urgence. Urgence à re-nourrir substantiellement nos tout-petits. Comme les enfants de l’après-guerre ont été nourris de lait, les bébés de la société hypermoderne doivent l’être de ce lait symbolique qu’est le lien humain. Ce n’est pas avec des objets que le bébé veut communiquer, mais avec d’autres sujets, lesquels doivent lui proposer une véritable nourriture culturelle.

 

Pour une politique d’attention à l’ECA-LEP

 

[…] L’enfance est un temps de la vie qui nous origine dans une histoire humaine commune, à partager. En prendre la mesure, c’est considérer l’enfant comme un citoyen à part entière, avec des droits qui doivent être appliqués. Alors que la Convention des droits de l’enfant énonce toutes les conditions qui garantissent sa construction et son bien-être, force est de constater que ces droits, bien acquis sur le principe, sont insuffisamment pris en compte dans nos pratiques, tout particulièrement en ce qui concerne le très jeune enfant, avant la scolarisation. Notre mission souhaite s’engager pour des propositions internationales visant à introduire, au côté du droit à l’éducation des enfants, leur droit à l’éveil.

Pour donner toute sa force à l’ECA-LEP, nous devons promouvoir une approche culturelle dès la naissance, une approche qui porte clairement le message de notre appartenance culturelle dès l’aube de la vie et qui défende les valeurs attachées à la politique d’attention que nous appelons de nos vœux : solidarité, égalité, mixité sociale, lutte contre la discrimination, éducation populaire. À l’image de l’écologie qui vise à « éviter l’extinction du vivant6 », selon Dominique Bourg, professeur à l’université de Lausanne, la culture, dans son attention au lien parents-enfant, cherche à préserver les conditions vitales à la construction du sujet et s’affirme comme gardienne des relations. Cette approche des liens précoces de l’enfance que nous défendons dans ce rapport participe à l’objectif social de « bien vivre » que réclament les sociétés dites de transition dans lesquelles la France s’inscrit. Dans leur éthique, ces sociétés reconnaissent les acteurs sociaux travaillant sur l’axe des politiques des temps de vie — de l’accompagnement de la naissance jusqu’à la mort — comme des anticipateurs, nécessaires à des sociétés du bien vivre.

Pour notre part nous y associons les artistes qui par leur approche sensible des enjeux des relations humaines, traduisent cette part intime qui relie les êtres entre eux. Ils sont indispensables à toute société et en sont les garants car « grâce à l’acte de l’artiste surgit dans le monde quelque chose de nouveau, qui introduit des transformations au-delà de toute explication. L’acte artistique touche à tout ce qui échappe à la pensée. Il permet pourtant d’y accéder et de métamorphoser ce qu’il touche »7. Et l’appel à la transformation est au cœur d’une société qui s’engage pour que 100% des enfants bénéficient de l’ECA-LEP.

• Sophie Marinopoulos

1 – Frédéric Guillaud, « La modernité : crise d’adolescence de l’humanité ? », Le Philosophoire, 2005 / 2, n° 25, p. 77-88.
2 – Sophie Marinopoulos, « La médecine de l’être », in Didier Sicard et Georges Vigarello (dir.), Aux origines de la médecine, Fayard, 2011.
3 – Association Enfance et Musique, « Rapport d’évaluation, février 2011 », par Sylvie Pébrier, inspectrice des enseignements artistiques-musique, et François Rouchard, expert analyse financière, service de l’Inspection.
4 – Sophie Marinopoulos, « La médecine de l’être », op. cit.
5 – « Les Pâtes au Beurre », à Nantes (association PPSP-Les Pâtes au Beurre), sont un lieu d’accueil gratuit, anonyme et sans rendez-vous destiné aux parents, avec ou sans leurs enfants, quel que soit l’âge de ces derniers. En 2017, 4 500 personnes s’y sont présentées. www.lespatesaubeurre.fr. Notons aussi l’existence des REAAP (réseaux d’écoute, d’appui et d’accompagnement des parents), tenus par la CNAF sur tout le territoire.
6 –  Dominique Bourg, Une nouvelle Terre. Pour une autre relation au monde, Desclée de Brouwer, 2018.
7 –  François Ansermet in Prune Nourry « Serendipity », éditions Actes Sud, 2018.

Sophie Marinopoulos

Psychologue, psychanalyste, spécialisée dans les questions de l’enfance et de la famille. Formée par le professeur Serge Lebovici, elle s’est inspirée de la clinique de Françoise Dolto, de l’américaine Selma Fraiberg et du célèbre pédiatre psychanalyste D. Winnicott.
Depuis 1980 elle se consacre à écouter les parents, les accompagner dans les défis de la vie, les temps de crises. Elle a travaillé à la maternité du CHU de Nantes pendant 25 ans et dans un centre médico-psycho-pédagogique pour les enfants et adolescents.
Depuis 1999 elle a échangé son bureau avec une cuisine, pièce familière qui devient son lieu d’écoute. Là, elle se met à table avec les parents et les enfants, créant ainsi un concept original d’accueil collectif des familles. Aujourd’hui, elle dirige la structure de Nantes et préside la Fédération Nationale pour la Prévention Promotion de la Santé Psychique.
En 2018, Françoise Nyssen ministre de la Culture lui confie la rédaction d’un rapport dans un souci de « démocratiser la culture dès le plus jeune âge ».
En 2019, le ministre de la Culture, Franck Riester la remercie pour son engagement et son rapport « Une stratégie nationale pour la Santé Culturelle – promouvoir et pérenniser l’éveil culturel et artistique de l’enfant de la naissance à 3 ans dans le lien à son parent ». 

Association Les Pâtes au Beurre : www.lespatesaubeurre.fr

Madame Marinopoulos a raison quand elle dit : « Je préconise qu’une politique publique en faveur de l’éveil culturel et artistique, et de l’éveil culturel et artistique dans le lien parents-enfant soit mise en place sur tout le territoire et soit reconnue comme une priorité conforme aux droits de l’enfant. L’éveil des enfants de la naissance à trois ans permettra que des programmes d’éducation artistique et culturelle prennent ensuite le relais. L’éveil précède l’éducation. » La culturel et l’art dès la petite enfance est bien plus qu’un préambule à l’éducation artistique et culturelle. C’est l’âge où l’ouverture aux arts et à la culture prend racine.

Frank Riester – Ministre de la Culture

Extrait éditorial « L’éveil culturel et artistique dans le lien parents-enfant : des initiatives pour la santé culturelle »

L’éveil culturel et artistique dans le lien parents-enfant Des initiatives pour la Santé Culturelle

Livret édité par le ministère de la Culture dans le cadre du rapport de Sophie Marinopoulos : « Une stratégie nationale pour la Santé Culturelle. Promouvoir et pérenniser l’éveil culturel et artistique de l’enfant de la naissance à 3 ans dans le lien à son parent (ECA-LEP).»
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La stratégie nationale pour promouvoir et pérenniser l’éveil culturel et artistique du tout-petit dans le lien à ses parents s’adresse aux décideurs politiques, aux directions régionales dans les domaines de la santé, de la culture et du social, ainsi qu’à tous types d’organisations, de fédérations et d’associations. Plus largement, il s’agit de défendre des arguments et des recommandations en faveur de l’ECA-LEP qui pourront être utilisés par le plus grand nombre. Ces arguments et recommandations pourront être repris par des protocoles interministériels, des guides, des services d’information ou encore des messages de prévention pour les familles. Il s’agit aussi de faire reconnaitre l’ECA-LEP que porte la Santé Culturelle comme un nouvel indicateur de richesse et lui donner toute sa dimension comme valeur sociale, comme indicateur de la qualité de la vie.

Les objectifs poursuivis sont donc :

• Inscrire l’ECA-LEP comme un nouvel indicateur de richesse ;
• Reconnaître la culture dans son rôle d’humanisation ;
• Défendre l’importance de l’ECA-LEP au regard des travaux sur le développement de l’enfant ;
• Reconnaître le tout-petit comme un interlocuteur à part entière ayant des droits (cf. les droits de l’enfant) et comme un citoyen doté d’une appétence culturelle ;
• Reconnaître l’ECA-LEP comme vecteur de santé ; inscrire la Santé Culturelle dans tous les textes de politique publique ;
• Sensibiliser les décideurs politiques et les directions régionales à l’importance de l’ECA-LEP comme axe de développement de l’enfant et de soutien à la parentalité, en mettant en lumière les initiatives inspirantes ;
• Renforcer l’ECA-LEP comme moyen de lutte contre les exclusions et les discriminations ;
• Renforcer la présence de l’art et de la culture dans les services de la petite enfance ;
• Donner aux associations historiques les moyens de préserver notre patrimoine culturel en organisant la préservation de leurs écrits ;
• Soutenir les associations pour qu’elles puissent mener des actions sur tout le territoire ;
• Défendre l’artiste comme un interlocuteur essentiel pour la Santé Culturelle des enfants ;
• Construire une politique culturelle à dimension sociale sur l’ensemble du territoire ;
• Créer des maisons « Culture et parentalité » pour favoriser l’ECA-LEP, à l’image des maisons des adolescents ;
• Encourager la réalisation d’une cartographie de l’ECA-LEP sur tout le territoire ;
• Défendre les liens entre l’ECA-LEP et les grands textes internationaux sur l’enfance ;
• Favoriser la pluriculture de l’éveil pour lutter contre la monoculture de l’écran : faire reculer la place de l’écran dans la vie des très jeunes enfants (1 enfant sur 2 entre 0 et 3 ans, utilise un écran interactif nomade, seul dans 30 % des cas) en démultipliant les actions d’ECA-LEP ;
• Que l’ECA-LEP soit intégré dans les grands textes internationaux, textes garants des droits de tous les humains : droits de l’Homme, droits des enfants, texte de l’OMS.

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Territoires d’éveil n°16

Publication : Déc 2019
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