Spectacle Maguy Marin

Pas de culture sans artistes, par Maguy Marin

Le 10 décembre 2014, au Théâtre de la Colline à Paris, les artistes, compagnies, directrices et directeurs d’institutions culturelles du secteur subventionné du spectacle vivant et des arts plastiques lançaient un appel à tous les élus de la République, au gouvernement, aux citoyens.  Nous reprenons le discours de Maguy Marin. Pour Territoires d’éveil, la chorégraphe a prolongé sa réflexion au cœur de l’enfance.

 

Nous naissons tels de petits animaux. Fragiles et voraces. La perception progressive du monde qui entoure le petit enfant est infailliblement empreinte d’une ambiance particulière, celle de sa famille, de son milieu social, de la culture de son pays, avec ses codes spécifiques auxquels il lui faudra se soumettre ou au contraire auxquels il refusera d’adhérer totalement. Une certaine marge, un degré de liberté, qu’il devra s’inventer au fil des jours, de l’enfance à l’adolescence jusqu’à l’âge adulte. Une lutte qui portera la marque de cette harmonie ou la trace de ces dissonances. Un incessant combat qui, par un style et des rythmes singuliers, exprimera ce que le petit être, pour survivre et se reconstruire face à une horde, parviendra à faire de ce qu’on a fait de lui.

 

SE CONSTRUIRE UNE CONSCIENCE

 

Au prétexte d’une crise appelée économique mais qui est principalement une crise de la répartition des richesses, la suppression des budgets spécifiques pour l’action culturelle, le travail de l’art, et les projets de l’art dans l’école prive les enfants de la nécessité vitale du côtoiement avec la création artistique dans les lieux mêmes où se construit une conscience capable de donner à tous, les outils de compréhension du monde ici et maintenant, réduisant du même coup le champ d’activité des artistes menant un travail de sensibilisation dans les établissements scolaires. 

Une logique normative, qui concerne tous les champs de l’action publique et tous les domaines de la vie sociale et individuelle, impose partout des critères d’efficacité et de rentabilité, des techniques d’évaluation comme autant d’évidences indiscutables, et conduit à l’érosion des mécanismes de solidarité, à l’effondrement des liens collectifs, qui amène l’exclusion. 

 

LE QUESTIONNEMENT PAR L’ART

 

Mettre l’Art au cœur de l’enseignement des enfants et des jeunes est essentiel pour les aider à se dégager de l’idée martelée d’une préfiguration du monde. L’Art n’est pas une discipline. Enseigner les arts n’est pas un dressage mais un « toucher des choses » menant à une meilleure connaissance du monde et de soi-même. 

« Qui suis-je ? » est une question que les êtres humains se posent depuis la nuit des temps. C’est une question essentielle pour tout un chacun qui se déploie dès l’enfance, et qui prend une couleur singulière à travers l’acte poétique pour tous les créateurs et interprètes de disciplines littéraires ou artistiques. 

Aiguiser les sens et les réflexions de cette question pour pouvoir dire comment est-ce que je perçois le monde, pour que pas à pas, se révèle un processus, un cheminement qui met dans la position du chercheur, de l’explorateur, conséquence de tâtonnements, d’hésitations, de questions à résoudre du mieux possible. 

De quelles couleurs, formes, sons ou mots ai-je besoin pour donner vie à cette vision, et à travers elle, exprimer qui je suis ? Comment cette vision même change-t-elle mon identité, mon approche du savoir, mon système de valeurs ? 1 

 

JE DÉCOUVRE D’AUTRES MONDES QUE J’IGNORE

 

Ce questionnement par l’Art entame un commencement qui me définit déjà, me fait connaître à moi-même, me représente. Je suis auteur de ce premier jet. Je peux le transformer, le déformer pour arriver à une deuxième esquisse, que je pourrais retravailler pour lui donner une troisième forme, et ainsi de suite, faire, refaire, défaire. 

Sans cesse, apprendre qu’il faudra encore et encore choisir entre faire une chose ou une autre par un processus d’élimination, une série de décisions, de tergiversations qui demande une pause, un arrêt, un moment de réflexion. Un travail d’archéologie qui oblige à creuser, à chercher, pousse à s’intéresser aux influences qui construisent la pensée, et dans ces influences qui me constituent, quelles sont celles que je retiens, que je repousse ? 

Cela oblige à faire connaissance avec soi-même comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre, à se distancier. À se voir comme un autre. À se situer en autre parmi les autres en découvrant que d’autres, avant moi, avaient déjà fait ce qu’il me semblait avoir découvert par moi-même. 

En m’exilant de moi-même, en acceptant de me déplacer, je découvre d’autres mondes que j’ignore, d’autres manières de faire, une multiplicité d’actes déjà
faits et refaits, des gestes et des gestes séculiers, des démarches que je ne reconnais pas encore, parce que je ne les connais pas encore. 

Je découvre que l’Histoire (la grande) est faite de ces gestes individuels accumulés. Je découvre ce temps que je partage avec d’autres qui vivent aussi aujourd’hui. Mon époque. Celle de mon unique vie. Celle de ma vie, unique. Unique comme celle de chacun pour chacun. Mais aussi le temps différent de toutes les époques, de toutes les autres vies, de tous ces milliards de gestes spécifiques à un moment de l’Histoire, à un lieu géographique, ceux de tous les êtres vivants, de tous les déjà morts… 

 

Quel est ce temps présent que je partage avec ceux qui sont mes contemporains ? Quel est ce moment de l’Histoire du monde que nous vivons ensemble ? Quel est ce moment de l’Histoire de l’espèce humaine que nous façonnons très concrètement par chacun de nos actes ? Quelle couleur aura-t-on donnée collectivement à notre temps dans l’Histoire des hommes ? 

Sentir la brièveté du temps de la vie, l’urgence d’agir avant de passer mon tour…Et chemin faisant, je comprends que cette quête du sens de mon « Faire » est fait de celui de tous les autres « faire » avant et après le mien et que cet en-commun me permet d’oser commencer à penser par moi-même avec confiance et courage : une remise en chantier mutuelle des perceptions sensibles que renvoie le monde, pour découvrir ce que celles-ci peuvent empêcher ou permettre de voir, d’entendre, de sentir. 

L’identité va de pair avec l’expression de soi. L’art conjugue un va-et-vient constant entre le singulier et le chorus où se dessinent des réponses personnelles à des questions universelles et des réponses universelles à des questions sur soi.2 

Alors, il s’agit d’accompagner des êtres en devenir et de jouer à trouver des expressions, des formes, des états qu’il faut apprendre à sentir et à nommer, de faire vivre ce rapport de l’être au monde, de l’identité à l’impersonnel, en faisant se croiser l’expérience artistique et la construction de soi qui s’opère dans le domaine de l’enseignement aussi bien chez les enfants que chez les enseignants. 

 

ACCOMPAGNER DES ÊTRES EN DEVENIR

 

Il s’agit d’expérimenter des situations aux abords du processus de création pour travailler la mise en partage des rapports sensibles dans une permanence, une diversité de pratiques, de l’atelier à la rencontre, de l’ouverture des répétitions à la présentation de travaux, pour donner acte aux interstices qui nous relient. 

Et faire ainsi que s’ancre le geste artistique au sein de divers espaces de vie sociale, des écoles aux théâtres, des centres d’art aux centres sociaux, des espaces publics aux habitations ouvertes, des lieux de recherches aux maisons de quartier. 

Réduire au silence d’un trait radical des lieux de partage et de pensée considérés comme élitistes, soustraire à la vie des habitants d’une ville la possibilité d’échanger sur ce qui fait notre présence commune au monde, c’est effacer les immenses possibilités que l’art ouvre pour une confrontation civile, c’est agir par des stratégies politiques qui lentement, avec un travail morbide de fossoyeur appauvrissent la pensée, pour donner place à une propagande du festif et du divertissement uniformisant et consumériste qui fait le lit de la barbarie. Lorsque les responsables politiques entretiennent la confusion et surfent sur les pistes glissantes d’une culture du profit et de l’aliénation à des fins de contrôle social et qu’ils manquent de courage dans leurs choix budgétaires pour une véritable éducation populaire, pourquoi s’étonner d’un retour des idéaux de sombres temps ? Pourquoi s’étonner du score des partis d’extrême droite en France et en Europe ? 

Maguy Marin

1 & 2 – Note d’intention du projet « Tout sur moi » mené par la compagnie Blue Palm – Jackie Planeix et Tom Crocker – et les membres de l’équipe du CCN de Rillieux-la-Pape durant la saison 2005-2006 auprès des élèves de 4 classes de l’école primaire de La Velette.

La course de la vie
Maguy Marin

Danseuse et chorégraphe née à Toulouse, Maguy Marin étudie la danse classique au Conservatoire de Toulouse puis entre au Ballet de Strasbourg avant de rejoindre Mudra (Bruxelles), l’école pluridisciplinaire de Maurice Béjart. En 1978, elle crée avec Daniel Ambash le Ballet-Théâtre de l’Arche qui deviendra en 1984 la Compagnie Maguy Marin. 

Faire à plusieurs

Le Centre chorégraphique national de Créteil et du Val-de-Marne voit le jour en 1985 : là se poursuivent un travail artistique assidu et une intense diffusion de par le monde. En 1987, la rencontre avec le musicien-compositeur Denis Mariotte donne lieu à une longue collaboration. 

Faire-Défaire-Refaire

Une nouvelle implantation en 1998, pour un nouveau Centre Chorégraphique National à  Rillieux-la-Pape. Un “nous, en temps et lieu” qui renforce notre capacité à faire surgir « ces forces diagonales résistantes à l’oubli » (H. Arendt). 

L’année 2011 sera celle d’une remise en chantier des modalités dans lesquelles s’effectuent la réflexion et le travail de la compagnie. Après l’intensité des années passées au CCN de Rillieux-la-Pape, s’ouvre la nécessité d’une nouvelle étape à partir d’un ancrage dans la ville de Toulouse à partir de 2012. 

En janvier 2015, Maguy Marin et la compagnie retrouvent l’agglomération
lyonnaise. Une installation à Ramdam, Sainte-Foy-lès-Lyon (69), qui enclenche le
déploiement d’un nouveau projet ambitieux : Ramdam, un centre d’art.

Couverture Territoires d'éveil 3

Territoires d’éveil n°3

Publication : Mar 2015
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