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La Culture menacée

Notre culture est menacée. Je crois que cette menace est d’une espèce très nouvelle. Je vais essayer de dire pourquoi. De tout temps le pouvoir a voulu contrôler la culture. Ce contrôle s’exerçait de l’extérieur. Je veux dire que c’est de l’extérieur, par la loi, par la morale, par la force, que le pouvoir contrôlait ou faisait taire. Jamais le pouvoir n’a su toucher aux formes qui génèrent le contenu des œuvres. Il croyait qu’il suffisait de contrôler le contenu. Et, paradoxalement, parce que nul ne l’ignorait, ce contrôle de la signification immédiate renforçait la qualité du sens. Il n’existe aucune illusion de liberté, ni sous le pouvoir absolu, ni sous les régimes totalitaires. Cette illusion n’est vivace que sous les régimes libéraux et c’est pourquoi, justement, notre culture court un risque grave. L’illusion libérale de la liberté permet à chacun de dire ce qu’il veut, tout en dévoyant cette possibilité.  Toute parole nous est permise afin que, par l’inflation, toute parole soit doucement privée de sens. Le projet n’est jamais de nous réduire au silence mais de nous exploiter, non pas selon la tradition en rétribuant mal notre travail, mais en détournant de son but le sens de ce que nous faisons.

La crise économique n’est pas exactement telle qu’on nous la décrit. Elle n’est pas seulement un problème de production et de consommation. Cette crise est aussi le masque d’une mutation nécessaire de l’emploi du temps. Depuis toujours l’humanité consacre l’essentiel de son temps à la survie. C’est fini. Bien sûr, ce n’est que virtuellement fini tant que le monde sera peuplé de millions de chômeurs et de centaines de millions de sous-alimentés. Mais le maintien du chômage et de la misère, comme le maintien de la course aux armements et de la guerre, sont un combat du vieux monde contre le présent… Notre culture est en péril parce que la culture est à la veille de devenir le produit numéro un de la consommation mondiale. Elle est en péril parce que, pour la première fois dans l’histoire, les femmes et les hommes vont disposer du temps de se cultiver et, se cultivant, de répondre par eux-mêmes, par leurs choix personnels, à ce besoin généralisé qui porte le nom de culture.

Alors il devient urgent pour le pouvoir, non plus seulement de contrôler la culture, mais de la fabriquer, de faire prendre pour de la culture les produits susceptibles de rapporter un maximum d’argent. Ça c’est le premier temps. Celui dans lequel nous sommes. Et susceptible dans un deuxième temps de façonner un public propice, soumis. Déjà, la valeur culturelle ne se définit plus en termes de qualité mais de quantité. Le meilleur produit culturel, nous fait-on croire, est celui qui a été consommé par le plus de gens… On comptabilise la consommation pour tendre aux consommateurs un miroir où la qualité a son visage.

En somme, on le séduit avec ses propres traits. Mais on se garde bien de lui dire que la valeur culturelle n’a d’autre véritable critère, dans l’intimité de chacun, que l’amour ressenti par nous. On fabrique l’amour du consommateur à coups de pourcentages. Bien des fois j’ai entendu dire que 1% d’écoute, ce n’est rien. Chaque fois que je demande ce que représente 1% de spectateurs, on me répond, selon les époques, 300 000, 400 000 ! Est-il vrai que 400 000 personnes soient à peu près personne ? Nous sommes à un tournant de l’histoiredu rapport de l’homme avec le quotidien, donc avec le temps, avec soi-même, avec les autres. Dans cette perspective, les notions de travail et de loisir sont à repenser complètement.

L’homme, au cours de l’ère industrielle, à été dépossédé de son travail. Aujourd’hui, dans l’ère qui s’ouvre, il s’agit de déposséder l’homme de son loisir. C’est là, dans ce passage, que notre culture est menacée. Car rien n’est plus rentable qu’un produit culturel dont on arrive à imposer la consommation. Au lieu de n’exercer qu’un contrôle, le pouvoir aujourd’hui a les moyens d’éliminer ce qui ne lui convient pas, le pouvoir de rabaisser la culture à un simple produit de consommation fabriqué selon des modèles garantis par les pourcentages. On a déjà vu cela dans l’édition avec les séries « Harlequin ».

De plus, l’audiovisuel, qui mobilise à la fois les deux circuits d’expression et de réception du corps humain, peut occuper totalement la mentalité, la vider de sens. Pour résister à cette menace, il ne suffit pas de la désigner, de la dénoncer, il faut aussi tenter de préciser ce qu’on veut nous empêcher de réaliser au nom d’un « mieux-disant culturel ». 

Pour conclure, j’aimerais évoquer ce possible : nous sommes en train de vivre l’arrivée d’une époque où le loisir tiendra la place que dans le passé occupait le travail. Ce loisir-là n’aura évidemment pas le sens que nous lui donnons aujourd’hui par référence à  nos week-ends et à nos vacances. Ce loisir-là pourrait bien ressembler à ce que l’artiste, depuis toujours, appelle son travail.

 

Bernard Noël – poète
Extrait de « La castration mentale »
Éditions POL, 1994 réédité en 1997.

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