
Dire un poème, à voix haute, et partager avec le tout-petit l’universalité de cette confidence… Marion Cerquant nous plonge dans ce bain de langage où les mots disent plus qu’eux-mêmes.
Toute personne pourrait avoir quelques poèmes à partager avec des enfants. Chacun composerait son poémier constitué de poèmes aimés, libres et joyeux, mélancoliques, absurdes, sonores, scientifiques, quotidiens… La poésie est in-fi-nie et les modalités de son partage aussi. On peut la jouer, la chanter, la danser, la marionnetter, la peindre, la chuchoter, la déclamer, la dialoguer, la faire tourner, la répéter, la scander. On peut la lire ou la dire à voix haute, on entre dans la musicalité du poète, et l’on en sort grandi, vivifié, plus vrai, plus fort, plus sensible, plus éveillé.
Pour Philippe Jaccottet1, « cette dimension secrète de monde que la poésie semble introduire et garder. Celle qu’on ne peut chiffrer dans des formules ou des schémas. Une clarté qui viendrait de plus haut sur les objets quotidiens, sur les moments les plus simples, les plus quelconques, les plus communs de la vie. La poésie introduit cette espèce de lumière insaisissable. »
Poésie signifie « faire, fabriquer ». On pourrait dire « agir ou créer ». La poésie est donc action, une manière de vivre des ouvertures temporelles. Regarder et jouer avec les enfants, donner de la place à un instant de vie, le laisser advenir, faire en sorte qu’il advienne.
Au contact des poètes que nous sommes tous potentiellement, les tout-petits prennent confiance pour inventer leur propre vie. Dans le quotidien qui nous aspire quelle place pour la rêverie sinon celle que l’on ouvre soi-même. La poésie est à contre-courant de l’inféodation factuelle. Créer du décalage, de la surprise, de l’étonnement, une perception plus complète de la réalité du monde avec sa partie sensible, non visible. Nous ne deviendrons pas tous artistes mais nous avons tous en nous cette force d’agir et de créer.
« C’est sur le plan de la rêverie et non sur le plan des faits que l’enfance reste en nous vivante et poétiquement utile » disait Gaston Bachelard2. Une grand-mère fantasque, musicienne, aimant le théâtre, pleine de facéties, qui goûtait particulièrement les alexandrins m’a intimement transmis sa fibre, dès la toute petite-enfance. Grâce à elle et mes parents sûrement aussi, j’ai découvert le théâtre et la musicalité du langage, par les poèmes que j’ai rencontrés à l’école et plus tard au conservatoire. C’est une sensation vécue dans ma chair et dont je suis convaincue depuis toujours : on peut adresser de grands mots à des tout-petits.
mais moi l’enfance
c’est pas comme si c’était hier
C’est maintenant
et pour toujours.
Orianne Papin
Mon premier souvenir avant le langage remonte précisément à ce moment où ayant accumulé les mots, je ne pouvais encore prononcer une phrase. Elle était dans ma tête mais son énonciation pas encore possible. Ce souvenir est primordial dans la construction de ma voix. À la suite d’une représentation du spectacle En poésie, une petite fille s’est approchée de moi avec un grand sourire, dans une sorte de râle vers la vocalisation ; comment faire vibrer ses cordes vocales, comme elle avait entendu les nôtres durant le spectacle ? elle cherchait la voie de sa voix. On baigne dans le langage de ceux qui nous entourent ce qui nous permettra dans un processus aussi sûr qu’invisible d’entrer dans la parole et de construire notre propre voix.
La prosodie : durée, mélodie, rythme des sons, répétition, rime, dans une phrase parlée et dimension organique de cette musicalité du langage qui rappelle la pulsation cardiaque. La métaphore dans un poème, une image transcende l’émotion du tout-petit, lorsqu’un poème entre en résonance avec la séparation du matin. Un vaste poème sur l’amour filial ou la guerre de Troyes ou juste un petit poème, mélopée exprimant un départ et un retour. C’est une manière d’entrer en relation, en jeu dans l’instant, de reconnaître une émotion personnelle. Une manière d’élargir et dire avec les mots, davantage que des mots. Même si le tout-petit n’a pas encore accès au sens, dans la forme d’un poème, le sens est là. Evelio Cabrejo-Parra5 parle de cette heureuse homophonie entre sens et sens : percevoir, éprouver, commencer à comprendre le monde et l’intégrer en soi. La musicalité de la langue y compris dans un poème en prose dit quelque chose du sens.

Les rencontres avec les stagiaires sont des moments d’immersion et de partage, pour élaborer toujours plus loin et profondément cette matière poétique à la rencontre du tout-petit. Des temps où la poésie croise tous les arts, toutes les pratiques. Temps de veille et d’éveil, de curiosité vers les lieux ressources : marchés et maisons de la poésie, salons du livre, festivals, librairies, éditeurs, artistes, compagnies, dispositifs poétiques dans l’espace public, rencontres… Enfin cet énorme corpus poétique mondial peut y être partagé de manière vivante, inspirée et ludique pour une incroyable interpellation de nous-mêmes ! Certains poèmes nous arrêtent dans la course du monde. Je pense à un poème de Prévert qui, à chaque lecture, me fait pleurer à chaudes larmes, aux poèmes autochtones d’Amérique du Nord sur les points cardinaux qui interpellent si bien les petits marcheurs ou ce poème d’Itxaro Borda6, poétesse basque qui m’a été transmis par une stagiaire basque, professionnelle de la petite enfance :
En poésie est un spectacle que nous avons créé avec une économie de moyens : scénographie légère, lumière naturelle et deux interprètes coiffés de petits chapeaux rouges. Puis les poèmes, nos voix, un son, une inflexion, nos corps, une main, un pied qui surgit, un placement dans l’espace, un bout de chiffon, deux noix de coco qui s’entrechoquent. Une cuillère contre un verre de cristal et voilà les cloches de Notre-Dame ! Cela peut commencer avec les objets de la crèche que l’on finira par sublimer. J’ai toujours apprécié l’art d’entrer en relation de plain-pied avec un presque rien. La poésie rassemble tout le monde, elle est intergénérationnelle. Un spectacle très jeune public est en réalité un spectacle tout public, un moment pour vivre ensemble une expérience unique et faire corps avec l’instant. Une proposition artistique stimulante, amusante, étonnante, fascinante, déroutante, singulière… Avec le poème au milieu et l’enfant au centre de nos préoccupations.
La poésie est un métier de pointe écrit le poète René Char avec humour en jouant, mine de rien, avec la plume. Poète pour les bébés est un métier pointu car il fait appel à deux domaines de pointe : le développement du tout-petit et le vaste art poétique. Paradoxalement la poésie est l’art le plus praticable, il suffit d’une pointe et d’une feuille, d’un clavier, d’une voix. C’est le regard que l’on porte sur ce qui nous entoure et sur ce qui est à l’intérieur de nous. La poésie souffre de nombre d’idées reçues : désuète, ridicule, le fait de quelques élites… Comme le jeu, la poésie est un invariant humain. Elle se marie avec tout, il y a autant de poètes que de manières. Elle surprend, elle entre en résonance profonde avec le lecteur et parfois il faut la lire à voix haute. Je crois à la bienfaisance et à la force de la poésie qui offre aux tout-petits et aux adultes la joie de devenir les sujets accordés du verbe poémer.
• Marion Cerquant
1 – Philippe Jaccottet : poète, écrivain, critique littéraire et traducteur, suisse.
2 – Gaston Bachelard philosophe français des sciences, de la poésie, de l’éducation et du temps.
3 – Orianne Papin : poétesse autrice du recueil de poèmes « C’était pour du beurre » publié aux éditions Bruno Doucey
4 – Pierre Albert-Birot : poète, sculpteur, peintre, typographe et homme de théâtre français.
5 – Evelio Cabrejo-Parra : psycholinguiste, ancien professeur de philologie à l’Université nationale de Colombie à Bogota et enseignant à l’École Normale Supérieure de Fontenay-aux-Roses. Auteur de Langue orale et développement de l’enfant chez Dunod.
6 – Itxaro Borda : écrivaine et poétesse basque autrice du recueil « Nos coeurs calcaires » éd. Kilika – https://fr.wikipedia.org/wiki/Itxaro_Borda

Marion Cerquant
Autrice-poétesse, comédienne, directrice artistique de la Cie Debout sur le chameau !, formatrice pour l’association Enfance et Musique, Marion Cerquant, conçoit ses créations dans un dialogue constant entre différentes disciplines artistiques, vit la poésie et le langage comme une matière à jouer, une attitude, un métier à tisser des liens entre tout-petits et grands. La Cie Debout sur le chameau ! propose des spectacles et organise des performances poétiques en crèche, en médiathèque et sur les scènes culturelles.
La saison prochaine, Marion Cerquant et la poétesse Marcella seront en résidence dans une crèche parisienne dans le cadre du dispositif l’Art pour grandir en partenariat avec la Cité des bébés pour la conception commune d’Animoov : création littéraire originale, balade poétique bougée et sonore à travers l’univers familier des animaux.
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