Les actions culturelles et artistiques avec les enfants et les familles.

L’expérience d’Enfance et Musique
Publication : Nov 2000

Christine Attali-Marot
Responsable des projets « politique de la ville » Enfance et Musique

Texte paru dans : Vie Sociale : familles et action sociale aujourd’hui. CEDIAS, n°1, 2001


« L’art a cette vertu d’accompagner dans l’universel en venant chercher en chacun ce qu’il a de plus intime. Il vient relier les hommes entre eux en une démarche qui respecte leur intimité […] L’art appelle à entrer dans le cercle des humains en une contagion qui ne supporte aucune exclusion. Il fait signe avec entrain et pudeur à la fois. Il donne confiance. Il permet de prendre le risque de la parole et de la rencontre. »

Cette dédicace offerte par Philippe Meirieu à Enfance et Musique, à l’occasion de la présentation du travail mené dans les quartiers, nomme avec une grande justesse l’endroit où se situent les actions proposées par l’association : entre création artistique pure et action sociale.

Rencontre avec des enfants, des mères et de trop rares pères, originaires de France ou d’ailleurs. Rencontre avec des professionnels de haltes-garderies, crèches, consultations de PMI mais aussi avec des institutrices et des animateurs d’associations. Rencontre avec des artistes qui nous ont accompagné dans notre volonté de rendre visibles les richesses des habitants de quartiers trop souvent stigmatisés. Rencontres individuelles et singulières ou au contraire plus collectives qui ont chacune pour but de découvrir et de partager des fragments d’histoires humaines, de cultures particulières…

Depuis 20 ans, que ce soit dans les structures de quartier, dans les services de pédiatrie ou dans les centres de rééducation, les propositions culturelles et artistiques d’Enfance et Musique ont toujours été prises dans ce double mouvement de susciter des rencontres et d’être nourries de ces rencontres. Leurs histoires sont simples et pourtant singulières, leur évocation en témoigne.

À La Courneuve (Seine-St-Denis) Le centre de P.M.I. de la Cité Georges Braque est le berceau d’Enfance et Musique1 ; il a accueilli plusieurs fois des musiciens de l’association. Il y a dix ans déjà, des mamans ont accepté de chanter pour réaliser le CD « Les 4000 en chansons ».

Lors de l’élaboration du contrat de ville en 1994, c’est le chef de projet qui a sollicité Enfance et Musique pour imaginer des actions qui facilitent le passage du petit enfant de son milieu familial, souvent clos, au milieu social élargi que représente l’école.
Le centre de P.M.I. fréquenté par la grande majorité des enfants et apprécié des parents pour la qualité de l’accueil de ses professionnels est un bon lieu relais. Il est en lien avec les écoles maternelles du quartier pour la préparation de la rentrée scolaire et le suivi de la santé des enfants. Les comptines et les chansons apportées par Margotte Fricoteaux2 et proposées pour favoriser les relations entre enfants et adultes, vont contribuer à donner chair à ce lien. Telles le furet de la comptine, elles vont circuler de la PMI à la famille, puis à l’école et de l’école vers les familles et la P.M.I. Elles seront des repères pour l’enfant qui entendra de nouveaux adultes les chanter. Il sera fier de montrer qu’il connaît déjà telle comptine. La confiance acquise sera d’autant plus importante que ces chansons seront validées par sa mère qui les aura apprises à la P.M.I..

Certaines mamans se risqueront même à rechercher dans leur mémoire des chansons de leur enfance pour les partager avec d’autres enfants, d’autres femmes et des professionnels, reconstituant ainsi une « microculture » commune aux familles de ce quartier. Sur ce patrimoine commun, entre cultures familiales et culture universelle, enfants et parents pourront prendre appui pour aller à la rencontre de la société et de sa culture.

Une cassette des chansons de ce répertoire partagé a été remise aux enfants de l’école et aux familles de la P.M.I. Objet symbolique de la modernité, elle témoigne de l’ouverture de cette microculture sur le monde.

« Si nous ne chantons pas, si nous ne racontons pas des histoires de chez nous, nous oublierons toute notre culture, nous ne pourrons plus rien transmettre à nos enfants. »

C’est Niouma, une maman habitant à la Goutte d’Or, quartier populaire de Paris connu pour son métissage, qui a ainsi interpellé ses compatriotes à la fin d’un travail de collectage avec Geneviève Schneider3.

À la Goutte d’Or, c’est aussi une cascade de rencontres qui, pendant trois ans (de début 1998 à la fin 2000) a permis à ce projet de se construire : rencontre avec le responsable de l’Interservices de quartier du pôle associatif de la Salle Saint Bruno, qui a eu le désir, pour répondre aux besoins exprimés par les adultes concernant les jeunes enfants, de les mettre en relation avec Enfance et Musique. Il souhaitait une action qui valorise les richesses cachées de ce quartier et qui en donne une image positive.

Rencontre de Geneviève Schneider avec des responsables d’associations, des éducatrices, des puéricultrices, des institutrices qui, à leur tour, ont organisé et favorisé la rencontre avec les enfants de deux écoles maternelles et avec les mamans et leurs bébés à la PMI, dans les haltes-garderies, dans des groupes « parents écoles », dans des cours d’alphabétisation.

Rencontres musicales d’abord car, lorsque l’on ne parle pas la même langue, la musique est plus que jamais un langage universel.
Rencontres très humaines où se mêlent le plaisir de retrouver les sonorités connues d’un balafon, d’un bendhir ou d’une guitare, et l’émotion lorsque remonte le souvenir d’une chanson d’enfance enfouie profondément. Jubilation des bébés, témoins et acteurs de ces échanges. Étonnement, parfois inquiétude, le plus souvent fierté des plus grands lorsqu’une maman maghrébine ou africaine vient dans leur classe leur apprendre une chanson de « chez elle » et qu’à leur tour, ils interprètent une chanson française apprise avec leur maîtresse ou avec Geneviève.

Une rencontre est souvent éphémère et singulière, alors pour que – comme a dit Sira, une autre maman – « si on se quitte un jour, si on se sépare (on ne sait pas ce qui peut arriver !) on se souvienne de tout le monde… » – Geneviève a proposé aux mamans et aux enfants d’enregistrer leurs chansons. Mémoire sonore de ces moments d’échanges intenses, deux cassettes ont été réalisées et remises aux enfants des écoles comme aux parents des différents groupes.

Elles circulent depuis dans le quartier sous le pseudonyme de « cassettes des mamans » et portent en germe de nouveaux projets, en particulier celui de s’approprier collectivement ce répertoire pour chanter ensemble, parents et professionnels des équipes, dans différentes langues.

« Chanter ensemble pour tisser des liens entre les habitants d’un quartier. »

Ce projet était déjà bien engagé quand une des éducatrices de la crèche associative du quartier Monplaisir à Angers a rencontré Marc Caillard à l’occasion d’une formation. L’équipe de la crèche animait avec celle de la halte-garderie voisine des ateliers chansons communs aux parents et aux enfants ; toutes deux étaient à la recherche d’un musicien pour les guider dans l’interprétation de leur répertoire, mais aussi dans l’animation de ce groupe très cosmopolite : des bébés, des enfants en âge de parler et de chanter, des adultes qui ont déjà l’habitude de chanter en groupe et qui se connaissent, des nouveaux parents intimidés, certains qui ne viennent que ponctuellement, d’autres qui ont envie que l’on interprète « leurs chansons ».

Agnès Chaumié, musicienne et formatrice à Enfance et Musique, a accepté de relever le défi! Pendant toute une année scolaire, elle est venue à Angers, soutenir les professionnels de ces deux équipes qui restaient les animateurs principaux des ateliers chansons. Il n’était pas question de « faire » à leur place mais de les soutenir dans l’animation et l’expression musicale tout en respectant ce qui est essentiel dans leur projet : favoriser le plaisir partagé entre parents et enfants, valoriser les compétences de chacun, permettre que les relations entre adultes se tissent.

Les parents et les enfants de ces deux structures ne pouvaient pas tous participer, alors pour que ceux qui le souhaitent puissent aussi chanter avec leur enfant, une cassette et un livret des chansons ont été réalisés. Depuis les enfants qui quittent la crèche les

emportent à l’école et les nouveaux inscrits à la halte sont introduits plus vite à ce répertoire commun.
Une vingtaine d’adultes, parents et professionnels, ont eu envie de poursuivre l’aventure avec Agnès et se sont engagés dans un travail de création et d’interprétation qui a abouti à l’enregistrement du CD « Tom Pouce et Ribambelle », mémoire vivante d’une partie du patrimoine de chansons de ce quartier.

De l’inattendu d’une rencontre à la construction d’une action.

Aujourd’hui de nouvelles rencontres ont eu lieu et de nouveaux projets sont en germe porteurs des convictions qui animent l’équipe d’Enfance et Musique : permettre aux enfants, aux parents, aux adultes, en particulier ceux touchés par l’inacceptable de l’exclusion de retrouver l’accès à une culture vivante, proche d’eux qui ravive le désir d’être, de renouer avec ses origines pour mieux s’arrimer au monde qui semble se faire sans eux ; permettre aux parents d’acquérir plus de confiance en eux-mêmes et dans les éléments de culture dont ils sont porteurs pour accompagner de façon la plus ajustée possible le développement et la socialisation de leur enfant ; enfin, permettre aux enfants de grandir, enracinés dans leur histoire et leur culture et d’y puiser « l’estime de soi » indispensable pour avoir envie d’apprendre

Ces actions dont on a vu qu’elles n’étaient en rien modélisées se déroulent néanmoins dans un cadre dont l’élaboration obéit à une démarche issue de l’expérience : répondre à une demande, celle d’un professionnel, d’une équipe, voire de parents, sur un quartier ; rassembler le plus grand nombre de partenaires potentiellement concernés par ce projet ; définir ensemble les objectifs, la durée, les modalités concrètes tout en sachant qu’il s’agit d’une aventure collective dont on définit le cadre de départ mais jamais le résultat à l’arrivée ; prévoir le mode de participation des professionnels (éducateur, animateur, auxiliaire de puériculture…) qui accompagnent le projet afin qu’ils puissent continuer à le faire vivre après le départ d’Enfance et Musique.

Il s’agit, en particulier par des actions de formation, de proposer aux professionnels de s’approprier pour eux-mêmes le plaisir des jeux musicaux, de chanter ensemble, de retrouver des chansons de leur enfance ou de découvrir de nouveaux instruments.

Un dernier temps important dans la mise en œuvre de cette démarche est celui de la réalisation de « traces » de ce qui a été vécu et partagé. La réalisation d’une cassette des chansons apportées par chacun et pour certaines apprises par tous est une étape qui permet aux participants de garder vivant le souvenir mais aussi le dynamisme ressenti à ces occasions. Sa circulation hors du cercle des initiés, vers d’autres familles ou structures du quartier, permet que le groupe qui a vécu le projet ne reste pas clos sur lui- même : les chansons qui circulent ainsi de famille en institution et autres lieux constituent cette microculture commune, elle-même maillon de la culture universelle.

Enfin, au-delà de cette « cassette témoignage », la réalisation d’une production artistique4 telle une exposition de photos, un film ou un disque est essentielle pour faire connaître ces richesses souvent cachées par les difficultés quotidiennes et qui ont été offertes dans une grande authenticité.

DONNER – RECEVOIR – RENDRE – pour reprendre les termes de Marcel Mauss, sociologue du début du siècle, sont les trois obligations qui constituent pour les artistes d’Enfance et Musique le socle de toute action culturelle et artistique avec les parents et les enfants. Ne peuvent-elles servir de guide pour expérimenter de nouvelles façons de vivre ensemble, enfants, jeunes, adultes, professionnels de l’action sociale, éducative ou culturelle ?

Aux côtés de l’action sociale, les actions culturelles et artistiques avec les enfants et les familles.

Cette description approfondie des actions culturelles et artistiques menées par Enfance et Musique, de leurs finalités et de leurs processus de mise en œuvre permet de dégager quelques pistes à explorer pour situer ce type d’action culturelle par rapport à l’action sociale.

La première spécificité d’une action artistique tient d’abord à la présence même de l’artiste qui comme le dit Jean Hurstel « est un élément extérieur, exotique, étranger à tout ce qui est véhiculé comme représentations et valeurs dans une culture donnée. … Il permet par son extériorité même, de provoquer cet appel d’air, cette ascendance de l’esprit qui seule permet d’accomplir une aventure artistique. Il peut exiger le meilleur. Autre aspect : il n’est pas situé dans l’immédiat du réel, il distancie, met en jeu, sublime le réel, le projette dans un domaine symbolique ; sons, paroles, images permettent l’imagination, le mouvement d’une réalité figée, le regard critique sur cette réalité. »

Les sujets évoqués à travers les berceuses, les comptines et les chansons que l’on chante aux enfants, sont universels ; parlant de la vie ou de la mort, de l’amour, des séparations, ils concernent les petits comme les grands. Leur « mise en musique » et l’interprétation qu’en fait celui qui chante, les sonorités de la langue, le grain de la voix trouveront ou pas un écho selon l’histoire de chacun. Étonnement, émotion, plaisir, indifférence sont imprévisibles… L’essentiel d’une action artistique ne réside-t-il pas dans sa gratuité ?

Autre détour que permet l’action artistique : assouplir le rapport au temps.
Pour que la proposition faite par l’artiste soit entendue, il faut le temps qu’elle chemine… Respect du rythme de chacun, écoute, confiance dans ce qui va advenir, désir que chaque personne puisse se saisir à sa façon de cette proposition et y gagne quelques instants de bonheur sont des attitudes indissociables de l’action artistique.

Ce temps volé aux tâches quotidiennes pour laisser remonter les chansons de son enfance, les partager avec son enfant, en présence d’autres parents et d’autres adultes, est un temps précieux pour reconstituer un espace intérieur souvent malmené par les difficultés de la vie.

Cet espace entre imaginaire et réalité que Winnicott appelle l’aire culturelle est la source du désir : désir d’un projet pour soi-même, désir de transmettre à son enfant d’où il vient ou encore désir de s’impliquer plus concrètement dans la vie du quartier.
N’est-ce pas en sentant le désir de ses parents à l’œuvre dans le monde que l’enfant pourra s’y frayer un chemin pour lui-même ?

Cette mise en mouvement de chacun comme parent mais aussi comme citoyen est tout à la fois éprouvée et consolidée lors de l’enregistrement de chaque chanson.
Oser chanter, accepter que cette chanson soit offerte aux autres parents puis, plus largement, à d’autres familles ou dans les écoles du quartier est une prise de risque, une forme de prise de parole. C’est un don réalisé dans le cadre d’un échange, c’est-à-dire dans la disponibilité pour recevoir à son tour en « don en retour» les chansons des autres.

Ouverture aux autres, prise de parole, don, convivialité contribuent alors à la valorisation de la personne, du parent et renforcent son inscription dans la vie sociale.
Chanter pour son enfant, laisser revenir à la mémoire, transportés par les bribes d’une chanson qui se reconstitue peu à peu des souvenirs d’enfance ou d’un ailleurs, découvrir la grande réceptivité du tout-petit à ces instants, deviennent alors actes d’une transmission non seulement consentie mais désirée.

Dire à l’enfant son histoire, le positionner dans sa lignée, lui apprendre les savoirs et les valeurs que ses parents ont eux-mêmes reçus et qu’ils choisissent de redonner peut-être autrement, n’est-ce pas cela Transmettre, faire passer d’une génération à l’autre, comme le dit le philosophe Guy Coq, des éléments de construction d’une humanité.

Dire que les actions culturelles et artistiques sont « aux côtés » (et non pas à côté) des actions menées dans le cadre de la politique familiale, signifie qu’elles représentent un chemin de traverse, un détour possible, d’une autre nature et obéissant à une autre logique pour atteindre un même but : permettre à chacun de prendre la parole pour exprimer son identité, ses désirs, ses projets, pour révéler ses compétences et pour exercer ses responsabilités.

Christine Attali-Marot
Responsable des projets « politique de la ville »
Enfance et Musique (17 rue Etienne Marcel 93500 Pantin) Novembre 2000

Texte paru dans : Vie Sociale : familles et action sociale aujourd’hui. CEDIAS, n°1, 2001

1 L’association Enfance et Musique a été fondée en 1981 par Marc Caillard (alors professeur d’éveil musical en conservatoire) à la suite d’interventions dans les crèches et les P.M.I.

2 Margotte Fricoteaux est musicienne et formatrice à Enfance et Musique.

3 Geneviève Schneider est musicienne et formatrice à Enfance et Musique.

4 Par exemple le CD « Tom Pouce et Ribambelle » ou le livre-photos CD « gouttes d’or » réalisé à partir de chansons recueillies au cours des actions menées à La Courneuve, la Goutte d’Or et Angers.

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